Interview de Jens Weidmann, président de la Bundesbank

(ProfesseurForex.com) – Interview de Jens Weidmann, président de la Deutsche Bundesbank, article du journal « Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitung »


Le journaliste : Seriez-vous favorable à l’introduction de l’euro aujourd’hui sachant ce que nous avons vécu précédemment et en prenant compte de l’état économique actuel de la zone euro ?

En 1963, Karl Blessing, un de mes prédécesseurs, a fait remarquer que l’union monétaire devrait être intégrée dans une union politique. Lorsque l’union monétaire a été introduite au début des années 1990, la Bundesbank a signalé qu’un ensemble de règles claires à respecter par tous les membres était nécessaire.

Donc, vous n’y êtes pas favorable?

Cela n’est pas le problème. Désormais la question se porte sur l’amélioration de la réglementation et la volonté de respecter les accords.

Avons-nous au moins vu le pire de la crise?

La crise semble s’être calmée un peu. Les réformes sont en progrès. Cependant, les causes ne sont pas entièrement éradiquées.

Depuis le départ vous vous êtes constamment opposé aux achats d’obligations de la BCE des pays en crise. Le président de la BCE
Mario Draghi a affirmé qu’il pourrait être possible, si nécessaire, d’acheter en quantité illimitée la dette des pays en difficulté. Etes-vous maintenant converti ?

Dans le cas échéant, la BCE s’expose à des risques de solvabilité entre les pays de la zone euro. Cependant, une ligne nette de démarcation entre la politique monétaire et budgétaire est importante. En outre, l’annonce est une sorte de police d’assurance soutenue par la banque centrale mais ce n’est pas ce qui va stabiliser le système de ces pays…

Quelles sont les causes de la crise selon vous ?

Le cœur de la crise se trouve dans les pays de la périphérie européenne : les ménages sont endettés, la dette publique est excessive et leur compétitivité internationale reste insuffisante.
Cela créé des doutes, à savoir si ces pays seront en mesure de gérer leur fardeau financier dans les années à venir.


Vos adversaires à la BCE disent que l’intensification de la crise est due aux spéculateurs pariant sur la défaillance des pays de zone euro, qu’en pensez-vous ?

Je n’ai aucune idée de qui a fait cette affirmation. Les spéculateurs ne sont pas le problème. Les investisseurs sur le forex sont généralement peu enclins au risque. Les préoccupations des investisseurs prudents comme les assureurs ou fonds de pension sont justifiées par des problèmes qui existent.

Mais le risque que la zone euro devienne insolvable existe encore, l’Espagne a évité cette situation pour le moment, n’est-ce pas?

Je suis convaincu que l’Espagne sera en mesure de réformer son économie. Cependant, au cœur du traité de Maastricht, les pays de la zone euro sont responsables de leur propre politique budgétaire et sont soumis à la discipline du marché.

Mario Draghi est en mesure de calmer les marchés par ses seuls mots. Est-il un magicien un peu comme l’ancien président de la Fed Alan Greenspan?

Je doute que Mario Draghi serait ravi d’entendre cette comparaison. Il a souligné constamment que les réformes dans les pays sont le facteur décisif et que la politique monétaire pouvait contribuer à solutionner les problèmes.

Le concept de « financement monétaire des pouvoirs publics» est controversé.

Je crois que nous, en tant que banque centrale, nous ne devons pas entrer dans un financement qui pourrait être considéré comme le financement monétaire des pouvoirs publics. Une fois que les gens commenceront à craindre que nous pouvons imprimer de l’argent pour financer les déficits budgétaires, notre crédibilité en tant que gardien de la stabilité monétaire va rapidement sortir par la fenêtre.

On a entendu dire qu’il était pour le moment impossible pour la Cour Constitutionnelle Allemande de saisir la Cour européenne en justice afin de savoir si la BCE était toujours en conformité avec son mandat en vue de ce financement?

Je ne veux pas spéculer sur l’affaire pendante devant la Cour constitutionnelle fédérale. Je préfère les arguments économiques. La question est de savoir jusqu’où doit aller la politique monétaire européenne.

D’autres banques centrales, comme la Banque d’Angleterre, ont également acheté des obligations souveraines.

La comparaison est loin du compte. Ces banques centrales achètent des obligations d’État de haute qualité afin d’influer sur le taux d’intérêt sans risque pour leur pays. Ce qui agit certainement comme un instrument de la politique monétaire. De plus, la BCE n’achète pas que des obligations à faible risque, eux ils n’achètent pas spécialement les obligations de premier ordre, autrement dit, les plus importantes.

La crédibilité de la BCE a-t-elle décliné cette année?

Tout au long de l’ensemble du débat, mon plus grand souci a été de protéger la crédibilité de la banque centrale contre les dommages.

Pensez-vous que l’euro aurait subi des dommages sans l’intervention de la BCE cette année ?

Je ne pense pas, sans nous les gouvernements politiques auraient alors dû prendre des mesures. Je suis bien conscient que ce sont des décisions difficiles pour eux. Mais il en est, après tout, de leur travail et non de celui de la banque centrale. Nous ne sommes pas en mesure de décider de la redistribution des risques de solvabilité en Europe. En prenant des mesures, la banque centrale diminue la pression sur les gouvernements politiques.

Vous nous mettez en garde concernant les potentielles menaces sur la stabilité de l’euro. Cependant, l’inflation n’est nulle part en vue.

Je n’ai jamais dit que le taux d’inflation serait le problème de cette année ou de la prochaine. Au contraire, la question se porte sur la capacité et la volonté de la banque centrale à stabiliser les prix.

Dans combien de temps le risque de l’inflation pourrait devenir un problème? Dans dix ans ?

À court terme, les risques d’inflation auront tendance à être orientés à la baisse. Cela a à voir avec la récession des pays en périphérie européenne. En outre, le prix du pétrole est en baisse. Cela peut changer, surtout si l’économie reprend et que les taux d’intérêt grimpent de nouveau.

Est-il plus difficile pour la politique monétaire d’assurer la stabilité des prix depuis qu’elle est liée avec la politique budgétaire ?

Étant étroitement liée à la politique budgétaire des pays, effectivement il est plus difficile pour nous de nous concentrer sur nos responsabilités fondamentales.

Une fois que nous avons surmonté la crise, nous revenons à taux d’intérêt réels positifs?

C’est mon hypothèse. Des taux d’intérêt réels négatifs ne sont pas en perspective.

Les gouvernements ont prévu de communautariser la responsabilité des banques européennes. Ils appellent cela un syndicat bancaire. Que pensez-vous de cela?

Un mécanisme de règlement des banques et une meilleure réglementation sont nécessaires pour s’assurer que les banques ne puissent pas rencontrer de situation de détresse, si cela peut être évité, les budgets publics ne seront pas affectés.
Nous devons nous assurer, par exemple, que la solvabilité d’une monnaie ne soit pas répercutée sur les banques, menaçant ainsi la stabilité financière, comme c’était le cas auparavant. C’est pourquoi je propose d’imposer une limite supérieure sur les avoirs des banques d’obligations d’Etat, il leur devrait être imposé de soutenir ces obligations d’État, comme les autres types d’investissement, dont le capital. Les gouvernements ont été assez calmes sur ce sujet, malheureusement.

Que devons-nous attendre l’année prochaine en ce qui concerne la crise de l’euro?

Je m’attends à une reprise progressive si les réformes sont effectivement mises en œuvre dans les différents pays.

Quel est le risque que l’Italie, peut-être sous la direction de Silvio Berlusconi, ne respecte pas ses conditions de réformes?

M. Berlusconi affirme que le chemin de l’Europe doit être remis en question, il est de nouveau dans le débat politique. Les décisions reposent finalement entre les gouvernements internationaux. Cependant, je suis convaincu que l’Italie continuera son processus de réforme.

Votre opposition à la rescousse présumée de l’euro a fait de vous le visage d’une opposition extra-parlementaire. Qu’en dites-vous ?

Ma principale préoccupation est de maintenir l’euro comme une monnaie stable et de ne pas donner le visage de ses opinions politiques. Il y a de bonnes raisons économiques justifiant la pertinence de mes propos en tant que président de la Bundesbank.

Beaucoup de gens dans la rue disent qu’ils n’ont plus aucune confiance aux responsables politiques mais qu’ils croient en vous. Vous êtes leur héros?

Si les gens font confiance à la Bundesbank, c’est une bonne chose. Cependant, je ne fais que mon travail et ne cherche pas à être un héros.

Avez-vous du mal à dormir en période de crise comme celles-ci?

Bien sûr, je suis très concerné par les enjeux de ce qui se passera en Europe et par le rôle que joueront les banques centrales dans l’avenir. Pourtant, il faut être capable de lâcher prise. Je me dois de relâcher la pression à la maison, mes enfants sont là pour me rappeler qu’il y a autre chose dans la vie que la crise de l’euro.

S’il vous plaît dites-en-nous plus à propos de vos prévisions pour 2013 ?

J’espère que vous n’attendez pas que je prédise les résultats des élections, de plus il est encore plus difficile qu’avant de prévoir des données économiques. L’optimisme est nécessaire, surtout au début d’une nouvelle année. Je suis donc convaincu que, après une brève « période de soudure », nous allons revenir sur la voie de la reprise en Allemagne et dans le reste du monde. Plus important encore, le marché du travail allemand est susceptible de rester stable. Tout cela est fondé sur l’hypothèse que les réformes dans les pays en crise soient appliquées.

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