Comment les forward guidances ont révolutionné la politique monétaire et renforcé la toute puissance des banquiers centraux ?

(ProfesseurForex.com) – Les banquiers centraux ont plus ou moins toujours été les personnages les plus influents sur les marchés financiers. Mais leur rôle et leur influence semble avoir pris une nouvelle dimension avec l’utilisation des forward guidances.

Ces « orientations perspectives » visent, par le discours et les mots, à orienter les anticipations de taux d’intérêts futurs des traders et investisseurs.

La BCE est la dernière des grandes banques centrales à avoir adopté une stratégie de forward guidances

Récemment, la BCE s’est lancée dans cet exercice, en affirmant que le taux directeur resterait au niveau actuel « pour une période de temps étendue », soit au moins 12 mois. Cela semble peu de choses, mais cela constitue une véritable révolution dans la stratégie de la BCE, qui jusqu’à cette déclaration se refusait à tout engagement préalable et se contentait de fixer le niveau des taux d’intérêt directeurs en se justifiant par une analyse des conditions économiques.

Au fond, c’est même plus qu’un changement de stratégie de communication, puisque ainsi la BCE semble définir sa politique par rapport à une période plutôt que par rapport à des critères macroéconomiques.

Mais cette nouvelle stratégie comporte des risques, qui sont reflétés dans l’actualité récente, puisqu’au moment où la BCE commence à user de forward guidances, la Fed tente avec difficulté d’en sortir.

Rappelons en effet qu’à la fin du mois de mai, la Fed avait annoncé un recul progressif du caractère accommodant de sa politique monétaire, ce qui avait provoqué une vive tension sur les marchés financiers et les taux d’intérêt, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe.

Il semble donc qu’amorcer une politique de forward guidances soit plus facile que d’en sortir, ce qui pour l’instant n’a pas semblé inquiéter la BCE, qui pense sans doute que ses différences avec la Fed rendent caduque toute tentative de comparaison.

Les bienfaits et les écueils des stratégies de forward guidance

Il faut toutefois reconnaître également les bienfaits de ces politiques de communication prospective, qui ont le mérite d’améliorer la transmission de la politique monétaire à l’économie réelle, en influençant directement les anticipations des investisseurs.

Les forward guidances sont aussi la preuve d’une volonté d’une meilleure transparence de la part des banques centrales. Mais si la transparence est généralement considérée comme une bonne chose dans beaucoup de domaines, ce n’est pas forcément le cas dans le cadre de la politique monétaire.

Alan Greespan, qui a passé près de 20 ans à la tête de la Fed avant Ben Bernanke, se plaisait d’ailleurs à dire : « Si vous m’avez compris, c’est que je me suis mal exprimé »

D’autres problèmes probables découlant de l’utilisation des forward guidances peuvent être relevés, notamment en ce qui concerne la capacité des banques centrales à agir face à des changements économiques plus rapides que prévu.

Par exemple, Draghi décidera-t-il de modifier sa politique en cas par exemple de choc inflationniste violent, ou encore de forte reprise économique dans la zone euro, alors qu’il s’est engagé à maintenir les taux au plus bas pendant plusieurs mois ?

S’il ne le fait pas, et respecte les forward guidances, il n’agit pas en accord avec le contexte économique. Et si il le fait, quel devient l’intérêt des forward guidances si elle ne sont respectées que si les prévisions économiques se réalisent, ce qui est rarement le cas finalement ?

On peut aussi souligner que la BCE aurait du mal à mettre en place, à l’instar de la BoE ou de la Fed, des objectifs économiques précis à partir desquels la politique monétaire serait modifiée. En effet, d’importantes disparités existent entre les membres de la Zone euro, notamment au niveau du taux de chômage, au plus bas en Allemagne à 5,3%, et au plus haut en Espagne à 26,3%.

Autre point qui concerne la transparence : Dans le cas de la BCE, une trop grande transparence des débats du comité de politique monétaire pourrait révéler les préférences domestiques au sein du conseil des gouverneurs et fragiliser le statut même de la monnaie unique.

Quand les forward guidances renforcent la toute puissance des banquiers centraux

Enfin, les forward guidance comportent un autre risque, et peuvent entrainer les investisseurs à sur-réagir aux discours des banques centrales, en essayant à tout prix d’y déceler des signes avant coureurs de changement de politique, puisque les mots deviennent plus importants que les chiffres.

Et à ce moment, la fonction de banquier central devient très littéraire, très psychologique, et son action relève alors plus de l’art que de la technique, avec la nécessité d’anticiper les réactions du marché par rapport à telle ou telle phrase, ou à tel ou tel mot.

Et cela confère un grand pouvoir aux banquiers centraux, puisque la force des mots prime alors sur la logique économique et sur les données économiques…

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