Zone Euro: Pourquoi la BCE doit prendre le problème du risque déflationniste à bras le corps ?

 « La déflation provoque un transfert de richesse depuis la communauté vers la classe des rentiers ainsi qu’à toutes les entités possédant des titres de dette ; L’inflation implique l’opposé. La déflation provoque un transfert de richesse depuis les emprunteurs vers les prêteurs, en somme depuis les actifs vers les inactifs. » John Maynard Keynes (1923)

Depuis plus de trois décennies, les décisions économiques des économies occidentales ont été dominées par les intérêts financiers (Ceux des banquiers, des prêteurs, des investisseurs et des financiers). Leurs intérêts ont été défendus par la majeure partie des penseurs économiques (incluant les économistes du privé, du public et les académiques) de plusieurs façons.

Probablement, la façon la plus efficace a été de faire semblant de ne pas voir.

La plupart des économistes ont peu de connaissances à propos de l’argent, le crédit et la façon dont le système bancaire opère. La théorie classique néglige le rôle de l’argent, de la dette et des banques dans le système économique. Les économistes orthodoxes estiment que l’argent est neutre, que la variation de la masse monétaire n’a pas d’impact sur l’activité économique globale.

Cela a mené les économistes (de manière aveugle) à faire la promotion de politiques qui accélèrent les gains provenant du capital du secteur financier, créant des montagnes de dettes non remboursables. Ces politiques comprennent la dé-régulation et la libéralisation des flux de capitaux (globalisation) ; la suppression des contraintes à l’activité de prêts et à l’instauration des taux d’intérêt ponctionnés sur les entreprises et les ménages ; l’abolition des lois qui séparaient l’activité de prêt à celle de spéculation dans les banques, comme le Glass-Steagall act aux USA ; et les réductions d’impôts pour les investissements financées par la dette – pour en nommer que quelques unes.

Mais l’élément le plus important de ces politiques en faveur de la finance est, et fut, leur caractère anti-inflationniste, ou plutôt, déflationniste. Les politiques déflationnistes ont été activement promues par le FMI, les banques centrales occidentales et les ministères des finances de l’OCDE.

Il est facile de comprendre pourquoi. L’inflation érode la valeur de la dette, l’actif le plus précieux de la finance.

« L’inflation », pour ces économistes et financiers, est strictement définie et se réfère à l’inflation des salaires ou des prix. Soit, l’augmentation des salaires ou des prix facturés par les entreprises pour leurs marchandises. Mais il y a une autre sorte d’inflation, celle des actifs financiers. Et pendant des décennies, les économistes et les banques centrales ont ignoré l’inflation des actifs financiers, lorsqu’ils n’étaient pas activement occupés à justement gonfler ces bulles d’actifs.

Les actifs sont entièrement détenus par les riches et la classe rentière – Ces actifs incluent le foncier, les chevaux de course, les œuvres d’art, les marques, les logiciels, les clubs de football etc… – et leur apportent des revenus infinis. (Songez aux revenus de la vente des billets de Manchester-United et des maillots qui vont directement dans la poche des frères Glazer).

Alors que l’inflation salariale et des prix a été supprimée, celle des actifs a été largement encouragée. Cela qui explique en bonne partie pourquoi les riches deviennent plus riches et que les pauvres se sont appauvris au cours des trois dernières décennies.

Aujourd’hui, l’inflation a finalement été anihilée et la déflation commence à prendre racine partout dans le monde. L’inflation recule plus en Angleterre que dans le reste de la Zone Euro. Cela est largement la conséquence de la dette privée, celle qui fut à l’origine de la crise de 2007-9 et qui aujourd’hui limite la reprise économique, plombée par l’austérité. Cela a débouché sur une faible croissance des revenus. L’économie Britannique, par exemple, s’est développée bien en-dessous de ses capacités et la Zone Euro ralentit rapidement.

Les financiers et leurs amis les médias, notamment le Financial Times, célèbrent la « bonne déflation ». Leur argument est que le recul des prix augmente le pouvoir d’achat des consommateurs et que par conséquent, la déflation offre un boost à l’économie. Cette approche requiert, une fois de plus, de fermer les yeux : En effet, cette fois-ci, nous avons une vaste dette privée qui continue de peser sur l’activité économique, en particulier sur l’investissement et sur la création d’emplois bien payés.

A mesure que les prix baissent, la valeur relative de la dette, et des intérêts, augmente. (Tout comme l’inflation érode la valeur des dettes passées, la déflation fait grossir la valeur de ces même dettes). Donc, par exemple, si les prix chutent de 2 % et que les taux d’intérêt restent à 2 %, le taux d’intérêt réel est de 4 %.

L’éventualité d’une hausse de la dette et de ses intérêts, en mettant de côté les actions des banques centrales, même si les prix tombent et que les revenus restent bas, est grave. Cela est particulièrement inquiétant pour les acteurs qui produisent et qui ont besoin d’emprunter. Par exemple les entreprises qui doivent faire des améliorations à leur appareil productif, ou toute personne ayant un prêt à rembourse. La déflation est une menace importante pour tout ménage qui a eu besoin d’emprunter de larges sommes pour financer son emprunt immobilier.

En 1933, Irving Fischer concluait sombrement :

« La déflation, causée par la dette, agit sur cette dette. Chaque Dollar de dette restant à payer devient un Dollar plus cher. Et si le sur-endettement de départ est assez large, la liquidation des dettes ne peut pas avoir lieu en raison du recul des prix que cette même dette cause…. Nous avons alors ce grand paradoxe, qui est le plus grand des secrets, de la grande dépression : Plus on paie et plus on doit. Plus le bateau économique tangue, et plus il a tendance à tanguer. Il n’a pas tendance à se stabiliser tout seul. »

Combien de fois la déflation a été mentionnée durant les dernières campagnes électorales ? Cette génération n’a jamais vécu une période de déflation. Et en raison du fait que les financiers ont si bien capturé l’imagination des politiques, l’ignorance vis-à-vis de l’impact de la déflation s’est répandue.

Les partis politiques et les citoyens devraient protester durement face à l’échec des gouvernements et des banques centrales à gérer la menace déflationniste. Notamment la banque d’Angleterre car les Anglais font partie des pays ayant la plus importante dette privée du monde.

PS : L’inflation est également mauvaise si elle apparaît seulement dans les prix et non dans les salaires, ne l’oublions surtout pas !!

Un article de Ann Pettifor, directrice de recherche en Macro-économie chez PRIME publié en anglais sur le site New Left project. Traduction française : Nicolas Teterel.

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Commenter

  1. Jay says

    Que dire de plus!? Tout a été dit et cela ne présage rien de bon. Dans un monde de politique monétaire ultra expansionnistes qui peinent à créer de l’inflation et où le montant général des dettes atteint des sommets stratosphérique. Il ne laisse présager rien de bon le jour où la machine se grippera… Le plus pauvres seront, comme d’habitude, les premiers touchés.

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